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«La montagne a changé de statut»

29/11/2023

«La montagne a changé de statut»

Ascension du Cho Oyu, le 1er octobre. (CFOTO/SIPA)

Journaliste, écrivain et alpiniste, Jean-Michel Asselin est un homme de montagne et de plume. Rencontre autour de sa passion de toujours.

Longtemps rédacteur en chef de Montagnes magazine, Vertical et Alpinisme et Randonnée, Jean-Michel Asselin est aujourd’hui journaliste indépendant, et auteur de nombreux romans et récits de montagne. Grand spécialiste de l’Everest (il s’y est rendu cinq fois), on l’a rencontré lors de la dernière édition du Grand Bivouac d’Albertville et on le retrouvera au Festival international du film de montagne d’Autrans (du 29 novembre au 3 décembre). Entretien avec un homme qui désormais se satisfait «des sentiers où fleurissent les jonquilles, l’ail des ours et quelques jacinthes sauvages dont le bleu me réjouit».

Le changement climatique

«Avec le changement climatique, les 100 plus belles courses, le best-seller de Gaston Rébuffat sont en train de se modifier – Montagnes Magazine a d’ailleurs fait un article autour de ce qui reste des «100 plus belles». Le grand alpiniste va rester le grand alpiniste, celui d’une élite, très forte, très technique. Et il y aura toujours des points d’attraction pour le grand public : le Cervin, le mont Blanc, les Grandes Jorasses, l’Himalaya… Le réchauffement climatique est un bouleversement majeur. Cela change complètement le terrain. Ce qui était une course mixte va devenir une course rocheuse, le terrain est bouleversé, on va devoir se spécialiser : devenir un excellent rochassier, un excellent glaciériste. Les stations de 1200, 1400 mètres n’ont plus de neige, à la place on y créera sans doute des pistes de VTT. A terme, cela pose bien la question de ce que va devenir la montagne.»

Les nouvelles pratiques

«Chaque décennie a ses repères, ses valeurs. Il n’y en a pas une mieux qu’une autre, mais il ne faut pas perdre de vue l’enchantement de la montagne et l’amour qu’on peut éprouver pour cette nature : la beauté, la contemplation, tout ce qui rend heureux ! C’est un discours un peu ringard (rires). Celui des gens qui aiment Jean Giono, c’est cela l’important ! Il nous faut protéger, respecter profondément cet environnement. J’ai peur qu’avec le consumérisme ce soient des notions qui s’estompent. La montagne me rend heureux… Quel sens a cette course au chronomètre ? Qui cela intéresse-t-il, à part quelques fanas qui la pratique ? Il y a vingt ans, le trail n’existait pas, des milliers de gens courent aujourd’hui même si je ne sais pas si c’est de la montagne qu’ils font… La montagne a changé de statut. Avant, on écrivait… Maintenant tu fais ton petit truc sur les réseaux : les modes de narration ont évolué.»

L’Himalaya

«Aujourd’hui, tu achètes l’Everest comme tu achètes un iPhone… Je coche la case, je le mets sur mon CV. Conséquence : on y croise des gens dont on se demande ce qu’ils foutent là-haut… Il manque cet amour de la montagne. Je ne dis pas que ceux qui vont à l’Everest ne sont pas sincères, cela reste quand même dangereux, on y meurt toujours. Les gens ne se rendent pas compte du danger de l’effet de groupe. Avec cent personnes à l’Everest, tu n’es pas en sécurité. Si un jour, une avalanche emporte cinquante types qui étaient là au nom de la liberté de circuler et de l’argent qui rentre facilement, on changera peut-être de point de vue. L’alpiniste Marc Batard pense lui aussi que le jour où il y aura un gros accident, on prendra des décisions. Et je me dis il va peut-être falloir en passer par des quotas. Le sommet de l’Everest, aucune compagnie ne peut le garantir : ni d’y aller ni d’en redescendre… Tendi Sherpa en parle très bien quand il dit : “Si je me rends compte qu’il y a inadéquation entre le désir du client et les dangers objectifs, j’abandonne.” Il a renoncé cinq fois. Et il est toujours là pour en parler [un sujet abordé dans le beau documentaire le Mur de l’ombre, ndlr].»

Le danger

«Il a toujours existé mais je crois que le rapport au risque a évolué. Il y a beaucoup plus de judiciarisation qu’avant, des responsabilités doivent être toujours établies. Et cela s’achève parfois avec de la prison avec sursis. Cela vient des Etats-Unis. Tu prends toujours des risques en emmenant quelqu’un en montagne, aujourd’hui de moins en moins d’éducateurs s’y risquent. Il y a vingt ans, on organisait des sorties aux Ecrins. Une succession de faits divers a fait changer la donne. Il n’y a plus de classe de neige, et c’est un problème pour l’avenir du ski : faire découvrir la montagne aux gosses, c’est formidable.»

Et demain

«Je suis d’un naturel optimiste, regardez le travail que fait une association comme Mountain Wilderness. Il y a une prise de conscience générale. Je crois quand même que l’écologisme gagne le cœur des gens. On ne peut pas faire tout et n’importe quoi. Quand tu vois des bouquetins dans la Vanoise, c’est émouvant, tu es au cœur du problème, les gens s’en rendent compte… Je suis un militant depuis toujours. Mes premières actions de journaliste, c’était avec la Gueule ouverte, un journal écolo des années 70, un journal qui “annonçait la fin du monde”, la vache folle, tout y était !»

liberation


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