Face aux réticences d'Exxon Mobil, le président Donald Trump a menacé d'exclure la major du marché énergétique vénézuélien. BRANDON BELL / GETTY IMAGES NORTH AMERICA VIA AFP
Pétrole vénézuélien, minerais critiques du Groenland, pression sur la Réserve fédérale : la diplomatie économique de Donald Trump repose sur une même logique d’accaparement des ressources et de démonstration de force. Mais face à cette vision impériale, les grandes entreprises et investisseurs américains opposent une résistance feutrée. Non par idéologie, mais par calcul économique, juridique et financier.
Après l’éviction de Nicolás Maduro, Donald Trump a présenté le Venezuela comme une "aubaine" pour les compagnies pétrolières américaines, promettant sécurité, profits et baisse des prix à la pompe. Le pays serait un eldorado. Lors d’une réunion à la Maison-Blanche, il a même assuré que les géants du secteur y investiraient "au moins 100 milliards de dollars". De quoi faire rêver. Ou pas.
La réaction des industriels a été en effet nettement plus froide. Darren Woods, PDG d’ExxonMobil, a déclaré sans détour : "Si l’on examine les structures juridiques et commerciales en vigueur aujourd’hui au Venezuela, force est de constater que c’est un pays où il est impossible d’investir." Une réponse que le président Trump n'a pas apprécié. "Je serais problablement enclin à les écarter. Ils font les malins", a-t-il indiqué à des journalistes le 11 janvier.
Instabilité politique et non-rentabilité structurelle
Les raisons de cette prudence sont multiples. Les majors n’ont toujours pas récupéré les milliards de dollars d’actifs expropriés sous Hugo Chávez. Surtout, l’incertitude politique demeure totale. Kevin Book, directeur de la recherche chez ClearView Energy Partners, résume ainsi la situation dans le Washington Post, évoquant le Venezuela : "On ne sait pas quelle sera la composition du gouvernement la semaine prochaine, le mois prochain ou l’année prochaine." À cela s’ajoute la réalité économique. Le pétrole vénézuélien est "lourd" et "acide", nécessitant des infrastructures coûteuses et aujourd’hui largement délabrées. Selon Wood Mackenzie, cité par le Financial Times, les projets ne deviennent rentables qu’avec un baril à 80 dollars, bien au-dessus des cours actuels. L’économiste Ed Hirs tranche : "Les calculs ne collent pas."
Chevron reste la seule grande entreprise américaine encore présente, grâce à des licences spéciales. Son vice-président Mark Nelson a affirmé que la production pourrait augmenter "avec effet quasi immédiat". Mais cette exception confirme surtout la règle : sans garanties juridiques durables, aucune major n’est prête à engager des dizaines de milliards sur dix ou quinze ans. D’autant que les entreprises doivent aussi intégrer le risque politique américain. Comme le souligne Landon Derentz, de l’Atlantic Council : un retour des démocrates au Congrès ou à la Maison-Blanche pourrait remettre en cause accords et subventions, comme ce fut le cas en 2021-2022.
Même décalage entre discours et réalité au Groenland. Donald Trump affirme : "D’une manière ou d’une autre, nous allons avoir le Groenland." L’île concentre 43 des 50 matières premières critiques jugées essentielles par les États-Unis. Mais, là encore, les entreprises ne se précipitent pas. Nick Bæk Heilmann, de Kaya Partners, explique ainsi : "Ces minerais peuvent être exploités ailleurs, dans des conditions plus favorables qu’au Groenland où le modèle économique n’est pas encore viable." Guillaume Pitron, journaliste spécialiste des minerais abonde auprès de Novethic : "Tout est à construire. Quels investisseurs américains voudront y aller ?"
De l’industrie à la finance : le signal Pimco
Cette imprévisibilité dépasse le seul secteur extractif. Elle touche désormais la finance. Dans le Financial Times, Dan Ivascyn, directeur des investissements de Pimco, explique que le géant obligataire, qui gère 2 200 milliards de dollars, "diversifie" ses portefeuilles hors des États-Unis : "Cette administration est assez imprévisible. […] Nous pensons être entrés dans une période pluriannuelle de diversification de nos actifs, en nous éloignant des États-Unis." Cette inquiétude est renforcée par les attaques répétées de Donald Trump contre la Réserve fédérale américaine, la Fed. Son président, Jerome Powell, est d'ailleurs visé par une enquête de l'administration Trump. Une procédure visant à remettre en cause l'indépendance de l'institution.
De Caracas à Nuuk, la même leçon s’impose : on ne décrète pas l’investissement par communiqué présidentiel. À vouloir transformer la géopolitique en bras de fer permanent, Donald Trump découvre que les entreprises, et désormais les investisseurs, ne suivent pas toujours là où l’État les pousse. Même quand il s’agit de pétrole, de minerais… ou de puissance américaine.