Dix ans après l'accord de Paris, des efforts ont été faits pour tenter d'enrailler la spirale qui menaçait d'un réchauffement à +4°C. Mais le dérèglement climatique se manifeste par des événements extrêmes de plus en plus fréquents, en France, où des communes voient leur futur concrètement menacé.
L'accord de Paris pour le climat était signé, le 12 décembre 2015, il y a 10 ans jour pour jour. Présenté alors comme une réponse historique et décisive au changement climatique, il avait pour objectif un réchauffement mondial limité à moins de 2 °C, voire à 1,5 °C. Cet accord avait été accepté par 195 pays, dont les États-Unis, la Chine, la Russie.
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Mais aujourd'hui, la situation n'a fait que se dérégler davantage, avec chaque année des nouveaux records de chaleur. Les émissions mondiales de gaz à effet de serre sont toujours en hausse, a rapporté Météo-France(Nouvelle fenêtre) en juin.
Des vagues de chaleur de plus en plus marquantes
La conséquence la plus évidente de ce bouleversement reste l'apparition, de plus en plus fréquente, de températures extrêmes, comme à Vérargues, dans l'Hérault, ville la plus chaude de France avec 46 degrés à l'été 2019. Là-bas, personne ne l'a oublié, même en cette fin d'automne 2025.
Ce matin-là, à Vérargues, il fait neuf petits degrés, soit 37 de moins que le 28 juin 2019. Cette journée caniculaire semble loin. Pourtant, Chantal, avec son pull sur les épaules, s'en souvient "très bien". "À Vérargues, la fête avait été annulée, car on ne pouvait pas respirer", raconte-t-elle.
"C'était affreux, ça vous prenait à la gorge. C'était intenable, irrespirable."
Chantal, une habitante de Vérargues, dans l'Hérault
à franceinfo
Depuis ce jour, cette retraitée, 76 ans, redoute chaque année l'arrivée de la chaleur. "Ça m'inquiète, car plus on vieillit, moins on supporte la chaleur, explique-t-elle. C'est difficile. Les gens de notre âge appréhendent l'été."
Cette sensation est identique pour les viticulteurs. Frédéric Saint-Jean, président de la cave du Muscat de Lunel, nous attend dans ses vignes. Le jour des 46 degrés, il a presque tout perdu. "Tout un côté de la grappe était complètement brûlé, comme si on avait mis un chalumeau dessus, décrit-il. J'ai perdu 80% de ma récolte en trois heures. J'ai perdu des sommes astronomiques ce jour-là, entre 30 000 et 50 000 euros."
Ces chaleurs extrêmes, plus fréquentes, menacent l'existence même des vignes, selon ce producteur : "Mon fils va reprendre l'exploitation, et je n'ai pas envie parce que je l'envoie à la mort."
Des précautions pour le futur
Ces coups de chaud sont un dossier incontournable pour Éric Gasiglia, adjoint à l'environnement de la commune. Il le sait, les modes de vie doivent se transformer. "Il faut vraiment qu'on change nos habitudes pour qu'on imagine fonctionner différemment et travailler sur comment est ce qu'on va pouvoir résister à ça", souligne cet élu. Cela passe par des constructions nouvelles, plus adaptées, comme cette crèche en chantier près de l'école. "Il y a de la végétalisation tout autour, explique-t-il. On a de la pierre calcaire, comme ça, quand les enfants dormiront, ils seront dans une ambiance naturellement fraîche.
"On a essayé de construire avec des matériaux qui permettent d'éviter que ça chauffe naturellement."
Éric Gasiglia, adjoint à l'environnement de la commune d'Entre-Vignes
à franceinfo
"Ensuite, poursuit-il, on a une avancée de toiture importante au Sud pour faire de l'ombre naturellement et éviter au soleil de venir frapper à l'intérieur, ainsi que des fenêtres au Nord en hauteur, qui vont s'ouvrir automatiquement la nuit pour rafraîchir. C'est obligatoire." Les infrastructures sont ainsi pensées pour résister à ces 46 degrés et à ce qui arrivera dans les prochaines années. D'ici le milieu du siècle, le thermomètre pourrait afficher localement 50 degrés au bord de la Méditerranée.
2024, année du franchissement mondial à +1,5°C
Au niveau mondial, 2024 a été la première année au-dessus du 1,5°Celsius de réchauffement, par rapport à l'ère préindustrielle. Ne pas dépasser cette limite était l'objectif le plus ambitieux de l'accord de Paris. Mais selon les Nations Unies, ce cadre sera bientôt durablement franchi et le monde se transforme concrètement. Ce qui nous semblait exceptionnel il y a quelques années est en train de devenir la norme.
Dans l'Hexagone, Météo France compte 13 jours de vagues de chaleur en moyenne chaque année, soit plus du double de ce que nous connaissions avant 2005. Les pluies sont plus intenses de 10% que dans les années 60. Des épisodes méditerranéens sont aussi plus violents, avec plus de 50 nuits au-dessus des 20 degrés tous les ans. En montagne, l'enneigement recule inexorablement, et la sécheresse des sols concerne désormais 100 jours par an en moyenne, soit 10 de plus qu'il y a 20 ans. Cette sécheresse frappe durement certains territoires, comme dans l'Aude, confrontée à un manque d'eau chronique accentué par des étés caniculaires. La commune de Durban-Corbières est même contrainte de se faire livrer de l'eau par camions.
Camion-citerne livrant de l'eau à la commune de Durban-Corbières, dans l'Aude. (GUILLAUME FARRIOL / FRANCEINFO / RADIO FRANCE)
C'est désormais une habitude. Chaque jour, quatre, parfois cinq camions-citernes acheminent de l'eau jusqu'à Durban-Corbières. En quelques minutes, plusieurs dizaines de milliers de litres sont déversés dans le réservoir de la commune. "Heureusement qu'ils sont là, parce que sinon, on tirerait la langue", raconte Alain Laborde, le maire.
Un département asséché
"Actuellement, ça devient grave, poursuit Alain Laborde. On consomme le double de ce qui entre naturellement dans les réservoirs, explique-t-il. Nous avons une source principale bien affaiblie, un pompage à sec depuis août 2024 et pour l'autre pompage, dans la rivière, là on n'a pas vu d'eau depuis trois ans."
L'Aude connaît un déficit chronique de pluies, auquel s'ajoutent des étés de plus en plus chauds qui assèchent le département. "On est tous les jours à scruter la météo à la TV. Souvent l'arc méditerranéen est tout hachuré, mais finalement, nous, on n'a pas eu d'eau."
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La rivière à Durban-Corbières à sec. (GUILLAUME FARRIOL / FRANCEINFO / RADIO FRANCE)
Le ravitaillement en eau est tellement problématique que des coupures d'eau pendant de longues heures ont été mises en place, ces derniers étés. "Parfois on est restés deux heures par jour sans eau, d'autres fois quatre heures. C'est de l'imprévu", raconte Chantal, qui a fini par apprendre à vivre avec la sécheresse. "J'ai des toilettes et un lavabo de camping où je peux mettre 17 litres d'eau d'avance pour anticiper les coupures. J'ai aussi une douche qui fait 20 litres, ce qui nous permet aux enfants et à moi de pouvoir nous laver. La situation reste difficile à vivre au quotidien."
Certains habitants s'interrogent : pourront-ils encore longtemps vivre ici ? Mathilde, mère de deux enfants, s'est installée il y a quelques années dans les Corbières. "On se pose des questions sur l'avenir, comment ce sera plus tard ?, s'interroge-t-elle. Il y a une petite inquiétude parce que s'il n'y a pas d'eau, il n'y a pas de vie. Il faudra bien qu'on aille habiter ailleurs sur le territoire français. C'est triste."
"On est dans un beau village avec des voisins gentils, des gens qui nous ont accueillis à bras ouverts. Mais s'il n'y a pas d'eau, comment fait-on ?"
Mathilde, une habitante récemment installée dans les Corbières
à franceinfo
Il reste quelques espoirs, notamment celui de trouver d'autres réserves souterraines d'eau. Des recherches sont en cours. L'autre espoir repose sur un retour de la pluie, enfin, après cinq années de déficit.
En 2020, un épisode méditerranéen exceptionnel dopé par la chaleur
Un autre phénomène climatique extrême, toujours au bord de la Méditerranée, l'un des points chauds du réchauffement de la planète, a été bien visible, cette fois dans les Alpes-Maritimes. La vallée de la Vésubie a été durement frappée en 2020 par la tempête Alex, un épisode méditerranéen exceptionnel dopé par la chaleur. Cinq ans après, le traumatisme est toujours là, à Saint-Martin-Vésubie.
Michelle nous reçoit dans son nouvel appartement. Son ancien immeuble a été détruit après la tempête, mais pas question de quitter Saint-Martin-Vésubie. Depuis sa cuisine, cette retraitée aperçoit même le Boréon, l'une des rivières qui a tout détruit sur son passage en 2020. Dix morts, des dizaines de maisons emportées cette nuit-là. Elle ne l'oubliera jamais. "Je voyais les arbres qui descendaient, les rochers, l'eau. On entendait l'eau, le bruit. Il y avait cette odeur de gaz parce qu'il y avait beaucoup de citernes de gaz qui étaient parties dans la rivière. C'était effrayant, infernal."
Cinq ans après, elle a toujours la peur d'une nouvelle catastrophe : "Quand il pleut, je suis très inquiète, je suis toujours en train de regarder l'eau." Une crainte partagée par Eliane. "On est inquiets pour l'avenir, reprend cette habitante. Tout ça, ça crée un climat anxiogène."
"Bien sûr qu'on a peur. On sait tous que ces phénomènes climatiques violents vont revenir de plus en plus souvent."
Éliane, habitante de la vallée de la Vésubie, dans les Alpes-Maritimes
à franceinfo
À leur côté, Évelyne est aussi très marquée. Elle se souvient de l'instant où elle a découvert son village ravagé. "On a pleuré. Tout était défiguré, c'était horrible. Je n'arrive pas à maîtriser mon émotion", lâche-t-elle, encore très émue.
Depuis, elle a monté une association pour rassembler et partager les informations sur l'immense chantier de reconstruction toujours en cours. Et aussi pour se rassurer et avoir "des précisions sur les dates des travaux. Quand est-ce que ça va être fait, comment ça va être financé, etc... Ça désangoisse les gens, assure Évelyne . Quand vous savez que vous avez encore deux ans à attendre pour avoir un pont, au moins vous avez une date. C'est angoissant d'être dans le flou."
"Il y a plus de 500 000 rochers qui ont été emmenés pour qu'on puisse restructurer tous les bords et sécuriser surtout le village, décrit le maire de Saint-Martin-Vésubie, Ivan Mottet, au bord de la rivière. Regardez la rivière, elle fait cinq, six mètres à peine et là, on a 45 mètres de chaque côté, avec interdiction de construire, interdiction de faire quoi que ce soit."
Cette mesure a été prise pour ne pas revivre la catastrophe de 2020. Le chantier doit encore durer plusieurs années. Le maire ne le suivra que de loin, et il ne se représente pas aux municipales. "Épuisé", admet-il, après ce mandat bouleversé par la tempête Alex.
Un monde qui a tout de même pris des mesures
C'est donc un tableau inquiétant, dix ans après l'accord de Paris, mais si l'on regarde le bon côté des choses, cet accord nous permet aujourd'hui de limiter les dégâts. Et cela ne fait aucun doute, avant 2015, le monde se dirigeait vers un réchauffement de 4 °C, le "scénario du pire", selon les mots de nombreux experts.
Avec l'accord de Paris, la dynamique a nettement ralenti. En l'état actuel, le réchauffement de la planète atteindra 2,8°C à la fin du siècle, selon les calculs de l'ONU. En signant ce traité historique sur le climat à Paris, 140 pays du monde entier se sont engagés à atteindre la neutralité carbone entre 2050 et 2070, c'est-à-dire qu'ils émettront autant de CO2 qu'ils n'en absorbent.
Le ministère de la Transition écologique, en France, se félicite : depuis l'accord de Paris, les prix des panneaux solaires ont été divisés par dix, celui des éoliennes par trois. Côté voitures électriques, c'était 1% des ventes en 2015 en France, la part est de 20% aujourd'hui. Ces dernières décennies, 35 États ont réussi à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, sans pour autant renoncer à la croissance économique. La Chine, premier pollueur mondial, semble s'approcher de son pic d'émission, et s'apprête donc à s'engager sur une pente descendante. Néanmoins, l'humanité, en 2025, émettra une fois de plus une quantité record de gaz à effet de serre.
Des hausses d'1,5 degré, 2 degrés ou 3 degrés, cela peut sembler peu, mais en réalité chaque dixième de degré compte. La survie des coraux, la stabilité de courants marins qui régulent le climat, une fonte irréversible des glaces, l'accélération encore des épisodes météorologiques violents, des températures extrêmes... Voilà ce qui se joue désormais entre le degré et demi de réchauffement et les +2 degrés vers lesquels nous nous dirigeons.