De nombreuses stations d’épuration françaises sont saturées, notamment parce que les eaux de pluie s'y mêlent souvent aux eaux usées. Colmar et d’autres villes incitent donc les particuliers à récupérer l’eau de leurs toits.
40 euros seulement, voilà ce qu’a dû débourser Stéphane Rault pour une cuve de 300 litres. Ce particulier a répondu à l’appel de Colmar Agglomération (113 000 habitants), qui incite les ménages à capter l’eau de pluie qui se déverse sur leurs toits grâce à des subventions apportées par l’agence de l’eau Rhin-Meuse (AERM) et la région Grand Est.
Désormais, un coude relie la gouttière du garage à la cuve, de quoi irriguer le jardin et le potager. Bien sûr, la cuve ne suffit pas, admet le chimiste. Mais le gain vaut aussi (et surtout) pour la gestion des eaux usées : drainer l’eau du ciel vers un espace vert « soulage le réseau, qui peut déborder par forte pluie », explique-t-il.
Le réseau colmarien d’eaux usées est à 84 % unitaire : cela signifie que les eaux pluviales et domestiques s’y mélangent. Par temps bien arrosé, la pluie représente 58 % des flux entrant en station d’épuration (Step). Surchargée, celle-ci ne peut traiter l’ensemble des effluents, et laisse s’écouler des eaux dégradées dans les cours d’eau.
Sortir la pluie du circuit bénéficie donc au milieu naturel, mais aussi aux finances locales, moins sollicitées pour renforcer le réseau et les bassins d’orage, ces ouvrages construits pour stocker très temporairement les fortes pluies et ainsi lisser les volumes que les Step doivent traiter.
70 à 80 % des surfaces du foncier privé sont perméables
A Colmar comme ailleurs, le domaine public couvre environ 20 % de l’espace et est à 80 % imperméabilisé : depuis les bâtiments et voiries, la pluie ruisselle vers le réseau via les gouttières, bouches d’égout et avaloirs. En revanche, sur les 80 % de foncier privé, 70 à 80 % de surfaces sont perméables (pelouses, massifs plantés…). Voilà pourquoi Colmar veut équiper 1 200 foyers en cuves de récupération d’ici fin 2027 et a déjà fait la moitié du chemin. Soit potentiellement « 78 000 m3/an infiltrés sur place », évalue Damien Bedel, chef du service eau et assainissement.
Il s’agit bien sûr d’une goutte d’eau quand 100 000 m3 par jour affluent en station d’épuration par forte pluie. Mais le cumul de projets finira par rendre « le volume conséquent », assure-t-il. Ce d’autant plus que parallèlement aux cuves, la collectivité veut désimperméabiliser 67 hectares d’ici 2032 sur des espaces publics et privés (habitat social, industrie, caserne).
Végétation et revêtements poreux supplanteront l’asphalte, de quoi dévier du réseau 435 000 m3/an, qui seront alors épongés par le sol. Et alors que l’agglomération craignait de devoir créer deux nouveaux bassins d’orage, un seul pourrait suffire. Soit 20 millions d’euros d’économies à la clé.
Bon pour le milieu naturel… et les finances locales
Colmar n’est pas une exception. A Vincey (Vosges, 2 000 habitants), des élus locaux ont déconnecté leur toiture du réseau en 2018 et ont fait des émules. L’infiltration, en majorité sur domaine privé, a dispensé la collectivité de construire un bassin à 1,5 million d’euros, assure le maire de la commune. De son côté, Jean-Jacques Hérin, président de l’Association pour le développement opérationnel et la promotion des techniques alternatives (Adopta), loue « l’effet d’entraînement d’actions isolées : on convertit les voisins voire le quartier, puis l’entreprise du coin qui est dotée d’une vaste surface de ruissellement. Tout acteur doit agir, à plus forte raison si son bâti est étendu ».
A plus grande échelle, l’agence de l’eau Rhin Meuse (AERM) vise l’effet de masse par l’achat groupé de cuves par les collectivités. Elle propose un logiciel de dimensionnement, de façon à aider le grand public à choisir le volume (de 0,3 à 1 m3) adapté à la surface du toit pour obtenir un remplissage optimal. Par l’extrémité coupée de la gouttière, le trop-plein coule sur le sol, et non dans les canalisations.
« Un terrain, au besoin remodelé pour créer des espaces creux ou mener l’eau vers la haie, peut absorber une pluie vingtennale [une pluie très forte dont la probabilité de survenue dans l’année est de 1/20, NDLR], ce que ne peut pas faire le réseau », justifie Nicolas Venandet, référent sur l’assainissement à l’AERM.
Vertu pédagogique
Depuis 2022, la cuve séduit. Pourtant, la sécheresse la tarit vite. François Bigorre, référent sur la gestion quantitative de la ressource de l’AERM, y voit là une vertu pédagogique.
« La cuve vide matérialise le manque d’eau, invisible à celui qui puise au robinet. On devient plus prompt à couper l’eau, recycler au jardin celle qui a lavé la salade, pailler le sol. La cuve induit un modeste gain d’eau potable, mais il est amplifié par les écogestes. »
En six ans, l’agence a soutenu 19 000 cuves, et elle compte doubler ce chiffre d’ici 2030. Tous financeurs confondus, elle évalue de 10 à 20 euros le coût du m3 détourné du réseau (pour un toit de 50 ou 25 m2). A comparer aux 1 500 à 2 000 euros à investir dans la rétention d’un m3 en bassin. « Sur Rhin-Meuse, où dominent les réseaux unitaires, il y a intérêt à déconnecter un maximum, conclut François Bigorre. Cela vaudra encore plus en 2050, sous des précipitations accrues. »