Le doute n’est plus permis : le dérèglement climatique constitue un risque majeur pour la stabilité financière et pour l’économie et ses conséquences sont déjà visibles. Bertrand Peyret, secrétaire général adjoint de la Banque de France, et Ivan Odonnat, directeur général de la stabilité financière et des opérations, expliquent dans une tribune pour Novethic comment les banques centrales se mobilisent pour le maîtriser.
En 2025, les dommages économiques engendrés par les événements climatiques extrêmes sont estimés à au moins 200 milliards de dollars au niveau international, un montant plus de deux fois supérieur à celui constaté dans les années 2000. C’est ce qui ressort d’un rapport commandé par la présidence française du G7 au Réseau des banquiers centraux et des superviseurs pour le verdissement du système financier (NGFS). Ainsi, ce constat n’est plus seulement environnemental : il est désormais au cœur des préoccupations des décideurs publics.
Les enjeux climatiques posent une exigence centrale : celle de la crédibilité. Une banque centrale ne peut remplir ses missions qu’à condition d’être perçue comme capable d’anticiper et de maîtriser les risques qui menacent l’économie. Ne pas prendre en compte les conséquences du changement climatique sur ses activités, ignorer les risques auxquels elle est exposée, ne pas contribuer activement, au quotidien, à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, alors que ces enjeux sont désormais identifiés et documentés, reviendrait pour une banque centrale à fragiliser sa crédibilité. Les banques centrales ont, en ce sens, une responsabilité particulière : elles doivent être à la fois prescriptrices et exemplaires.
Mieux mesurer, modéliser, anticiper
La première responsabilité des banques centrales est analytique : mieux mesurer, mieux modéliser, mieux anticiper. Une étude récente de la Banque de France montre par exemple que la dégradation de la nature sur le secteur agricole pourrait générer une augmentation de l’inflation alimentaire de +2pp en France. Cependant les modèles économiques peinent encore à intégrer pleinement les effets du climat et de la nature, parce que ces risques sont complexes, incertains et parfois irréversibles. Mais l’incertitude ne justifie pas l’inaction : elle impose de meilleures données, des scénarios plus robustes et une compréhension plus fine des liens entre environnement, économie réelle et finance.
Cette exigence concerne aussi la supervision financière : celle-ci ne peut plus être pensée uniquement à partir des risques de marché, de crédit ou de liquidité. Les banques et les assureurs doivent mieux identifier leur exposition aux risques climatiques et liés à la nature. Financent-ils des entreprises vulnérables aux sécheresses, aux inondations ou à la hausse du prix de l’énergie ? C’est le sens du renforcement du cadre prudentiel européen depuis janvier 2026 : mieux intégrer le climat dans la stratégie, la gouvernance et les plans de transition des établissements financiers.
Cette priorité se traduit déjà concrètement dans l’action des banques centrales. La sanction de 7,5 millions d’euros infligée par la BCE à un établissement bancaire pour insuffisante prise en compte des risques climatiques en est une illustration claire : le traitement de ces risques n’est plus périphérique.
Un chantier encore considérable
Les banques centrales doivent enfin appliquer à leurs propres activités l’exigence de cohérence qu’elles demandent au système financier. C’est dans cet esprit que la Banque de France a réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 35 % depuis 2019, investi 13,4 milliards d’euros en obligations vertes, sociales et durables en 2025 et publié une empreinte biodiversité sur ses activités.
Les risques liés au climat et à la nature sont ainsi progressivement intégrés dans la supervision, l’analyse économique et financière et, désormais, dans la politique monétaire de l’Eurosystème. Au niveau international, au sein du NGFS, les banques centrales et les superviseurs structurent une réponse collective pour intégrer ces enjeux dans leurs cadres d’analyse.
Le chantier reste toutefois considérable. Les banques centrales doivent encore mieux mesurer les effets du réchauffement climatique et de la dégradation de la nature sur l’économie et la finance. Leur responsabilité est claire : éviter que les risques environnementaux d’aujourd’hui ne deviennent les crises financières de demain.
La transition écologique n’est plus un sujet connexe pour la finance : elle en redéfinit les conditions de stabilité. Les banques centrales doivent en tirer toutes les conséquences, pour une économie durable.