La France importe très largement son engrais phosphaté du Maroc, où les roches sont particulièrement riches en cadmium. De plus, l'Etat bénéficie d'une dérogation lui permettant d'utiliser des engrais bien plus chargés en cadmium que le plafond fixé au sein de l'Union européenne.
Ils dénoncent une "bombe sanitaire". La députée Clémentine Autain (L'Après) et son collègue écologiste Benoît Biteau portent à l'Assemblée nationale, mardi 2 juin, une proposition de loi pour limiter les risques d'exposition au cadmium, un métal lourd, classé cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction, auquel les Français sont particulièrement exposés.
En France, "près de la moitié de la population adulte (47,6%) dépasse les valeurs toxicologiques de référence", selon Géraldine Carne, toxicologue à l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation (Anses), coordinatrice d'une nouvelle étude publiée en mars. "La population française est contaminée comme aucun autre peuple européen", insiste Benoît Biteau. En cause : l'alimentation, qui explique "jusqu'à 98% de l'imprégnation au cadmium", via des produits du quotidien tels le pain, les pâtes, les pommes de terre ou encore le riz.
Le cadmium se retrouve en effet dans la chaîne alimentaire après son absorption par les cultures via les engrais. En bout de chaîne, il termine dans le corps des consommateurs, s'accumule, pouvant provoquer des troubles des reins, des poumons, du pancréas ou encore des os.
Les roches marocaines riches en cadmium
Le cadmium, naturellement présent dans l'environnement, se retrouve encore plus concentré dans les sols français en raison des engrais phosphatés achetés par la France : elle en importe 95% de sa consommation, dont environ 40% proviennent du Maroc, rapportait fin avril l'émission "Cultures mondes" sur France Culture(Nouvelle fenêtre). Sauf que, pour des raisons géologiques, les roches marocaines sont riches en cadmium, remarque l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement(Nouvelle fenêtre) (Inrae).
Dans les pays d'Afrique du Nord, les gisements de roches phosphatées sont constitués de roches sédimentaires, qui présentent des teneurs en cadmium "pouvant être élevées", explique l'Anses(Nouvelle fenêtre). En revanche, l'agence souligne que les roches d'origine ignée, c'est-à-dire issues du manteau terrestre, "comme celles provenant d'Afrique du Sud ou de Russie, présentent généralement des concentrations en cadmium peu élevées".
Si les Italiens consomment énormément de pâtes (25 kg par an et par personne en moyenne, contre 8 kg par an(Nouvelle fenêtre) et par personne en France), ils se retrouvent ainsi moins exposés au cadmium que les Français. La raison ? Les engrais phosphatés utilisés en Italie ont des origines diverses : Maroc, mais aussi Jordanie ou encore Russie, a avancé sur France Culture la journaliste indépendante italienne Arianna Poletti, spécialiste du Maghreb et des questions environnementales.
"Les sols français sont deux fois plus contaminés que les sols d'Europe. C'est deux fois plus que les sols allemands, trois fois plus que les sols belges, parce que les agriculteurs allemands et belges s'approvisionnent en Europe du Nord", a souligné Benoît Biteau dans le documentaire Aliments pollués : on mange quoi maintenant ?, diffusé sur France 5, en mai.(Nouvelle fenêtre) L'élu a également évoqué des gisements importants de phosphate faibles en cadmium au Brésil.
La question de la diversification de l'approvisionnement pour les engrais phosphatés n'a pas été abordée par le gouvernement français. Elle risquerait de bousculer un important et ancien partenariat économique entre la France et le Maroc, et notamment le groupe OCP [Office chérifien des phosphates], principal producteur de produits phosphatés au monde, mais aussi première entreprise du Maroc (dont l'Etat marocain est le premier actionnaire).
"Il y a évidemment des facteurs historiques qui font que les producteurs d'engrais français vont plutôt se fournir au Maroc", a remarqué le toxicologue Olivier Laprévote dans l'émission "La Science CQFD"(Nouvelle fenêtre), sur France Culture, fin avril. "Derrière, il y a un enjeu géopolitique, a-t-il ajouté. Parce que l'on sait que les roches ignées, pauvres en phosphate, [se trouvent plutôt] en Ukraine, en Russie, [et] à d'autres endroits."
Dérogation française
L'origine des engrais phosphatés n'explique pas à elle seule l'importante exposition des Français au cadmium. Derrière cette alarmante exception tricolore se trouve en effet une dérogation. La France bénéficie depuis plusieurs années d'une mesure lui permettant d'utiliser des engrais phosphatés avec des taux de cadmium s'élevant à 90 mg/kg alors que la limite fixée à l'échelle de l'Union européenne depuis 2019 s'élève à 60 mg/kg, rappelle l'Anses.
Face à ce problème sanitaire, l'agence recommande d'abaisser au plus vite en France les limites maximales de cadmium à 20 mg/kg d'engrais, des valeurs déjà en vigueur en Finlande, en Hongrie et en Slovaquie, rapportait Le Monde(Nouvelle fenêtre) en 2018. Moins radical, le texte de Clémentine Autain et Benoît Biteau propose une trajectoire de baisse en deux étapes : 40 mg/kg dès 2027, puis 20 mg/kg à partir de 2030. Le ministère de l'Agriculture, lui, plaide pour une réduction plus progressive, "exigeante et réaliste", avec trois paliers et un horizon plus lointain : 60 mg/kg en 2027, 40 mg/kg en 2030 et 20 mg/kg d'ici 2038.
Le géant marocain OCP assure, de son côté, avoir "réduit significativement" la teneur de ses produits et affirme livrer à l'Union européenne, depuis février 2025, des engrais phosphatés contenant "moins de 20 mg/kg". "Les engrais phosphatés marocains sont encore chargés autour de 60-70 [mg/kg], 80-90 [mg/kg] parfois", rétorque dans "La Science CQFD" Martin Boudot, journaliste et réalisateur de documentaires d'investigation. "Ils [les responsables d'OCP] disent dans leur communication qu'ils sont aux alentours de 20 mg/kg, mais je n'ai pas vu d'étude scientifique indépendante qui vient corroborer cela."
Une chose est certaine : agir n'aura des effets que sur le long terme. "La diminution de la teneur en cadmium des engrais ne devrait avoir un effet sensible sur la teneur des récoltes qu'après plusieurs décennies", prévient l'Inrae.