Si Français et maires reconnaissent les bénéfices collectifs des politiques de réduction de la place de la voiture, notamment en matière de pollution, de qualité de vie et de sécurité routière, leur acceptabilité dépend fortement des territoires, des alternatives disponibles et des méthodes employées. C’est ce que révèle une enquête menée auprès de 1500 Français et plus de 500 maires, dont les résultats sont analysés par Aleth d’Assignies, directrice d’Impact de Roole, et Samuel Jequier, directeur général adjoint de Bona fidé.
Mouvement des « gilets jaunes » nourri par la hausse du prix du carburant et du contrôle technique ainsi que par le passage de 90 à 80 km/h sur les routes secondaires, critiques régulières sur les zones à faibles émissions (ZFE), levée de boucliers face à l’interdiction (depuis assouplie) de la vente de voitures thermiques à partir de 2035… Depuis près d’une décennie, la voiture est au cœur des conflits sociaux et des polémiques dans notre société. Elle est devenue un objet de tensions, un marqueur de clivage idéologique profond et un symbole de l’opposition « peuple/élites » et du backlash écologique en cours. Après la mobilisation des « gueux », sous l’égide d’Alexandre Jardin, contre les ZFE1 et leur suppression votée au Parlement dans le cadre de l’examen du projet de loi de simplification, l’étude exclusive de Roole, réalisée par l’Institut Bona fidé auprès d’un échantillon représentatif de 1500 Français et de plus de 500 maires, permet de faire le point et de dresser un état des lieux plus nuancé qu’il n’apparaît dans le débat public sur les attentes vis-à-vis de la place de la voiture en ville, à un mois des élections municipales2.
Certes, l’étude confirme que la voiture est bien un objet de clivages et de polarisation. Entre gauche et droite, entre habitants des territoires ruraux et périurbains et habitants des grandes métropoles, entre jeunes et seniors, entre non-diplômés et diplômés du supérieur, ou encore entre utilisateurs réguliers de la voiture et ceux qui n’en possèdent pas. Mais elle révèle également que des espaces de conciliation sont possibles, à condition d’avoir une approche territorialisée des politiques de réduction de la place de la voiture, de privilégier la concertation au dogmatisme et de mettre en place des mesures d’accompagnement positives et incitatives, et non stigmatisantes et contraignantes.
D’après notre étude, les Français souscrivent ainsi très largement à l’efficacité des politiques de réduction de la place de la voiture en ville pour atteindre des bénéfices collectifs, tels que la réduction de la pollution de l’air et des nuisances sonores. Ils se disent majoritairement favorables à la réduction de la place de la voiture dans les grandes métropoles, mais s’y opposent dans toutes les autres tailles de ville. Ils considèrent que, là où ils habitent, ces politiques créent des transformations plus négatives que positives, parce qu’elles occasionnent des désagréments et parce que les alternatives à la voiture sont insuffisantes. Ils sont conscients de l’enjeu écologique, mais plus sensibles encore à celui du dynamisme des commerces et de l’attractivité des centres-villes. Ils plébiscitent les mesures positives (création de parkings relais, piétonnisation, développement de pistes cyclables…) mais rejettent catégoriquement les mesures punitives, qui, de fait, rendent plus difficile l’accès aux centres-villes (ZFE, hausse du coût du stationnement). Ils se prononcent pour la poursuite de ces politiques, à condition qu’elles soient plus concertées et mieux adaptées aux besoins des habitants du territoire, en résumé qu’elles soient conduites avec un changement de méthode.
Seule institution politique en qui les Français ont encore confiance, les maires reflètent assez fidèlement l’opinion de leurs administrés3. Ainsi, au sein de notre échantillon, les maires interrogés soutiennent les politiques de réduction de la place de la voiture en ville dans les grandes métropoles, mais s’y opposent ailleurs. Ils sont, comme les Français dans leur ensemble, plus sensibles à l’argument de l’attractivité des centres-villes qu’à celui de l’impératif écologique. Représentant majoritairement des territoires ruraux ou périurbains, ils s’opposent aux ZFE et se font largement l’écho du sentiment d’exclusion de leurs habitants. Au-delà des polémiques et des débats, l’étude révèle aussi que, pour ces maires, l’enjeu de la voiture, sur leur territoire, est d’abord et avant tout un enjeu de sécurité routière.
Les objectifs de la réduction de la voiture en ville font largement consensus dans l’opinion et chez les maires
Sur le principe, les politiques de réduction de la place de la voiture en ville apparaissent aux Français, comme à leurs édiles, efficaces pour atteindre un certain nombre d’objectifs collectifs positifs :
- plus de 70% des Français et des maires considèrent ainsi que ces politiques constituent des leviers efficaces pour réduire la pollution de l’air, réduire les nuisances sonores et favoriser la promotion de mobilités douces ;
- plus de six maires et de six Français sur dix les considèrent efficaces pour améliorer la qualité de vie et améliorer la sécurité routière.
Seul bémol dans la capacité de ces politiques à atteindre leurs objectifs, leur capacité à réduire le stress lié aux déplacements. Seule une courte majorité de Français (53%) pense que ces politiques y contribuent quand une nette majorité de maires (58%) juge en revanche qu’elles n’atteignent pas cet objectif.
Si ces politiques sont largement jugées comme produisant des effets vertueux, leur approbation est pourtant bien plus partagée. Se noue ainsi à l’évidence une tension entre le bénéfice collectif « macro » perçu et les désagréments individuels, « micro », occasionnés, l’impact de ces politiques sur le quotidien étant plutôt jugé négativement par les Français.
Une courte majorité de Français approuve la politique de réduction de la place de la voiture dans les grandes métropoles, une nette majorité la désapprouve dans les villes moyennes et petites…
Les Français ont une approche territorialisée des politiques de réduction de la place de l’automobile en ville. Une courte majorité se dit favorable à leur mise en place dans les grandes métropoles. Une nette majorité la désapprouve en revanche dans les villes moyennes et petites, et la juge également négativement lorsqu’elle a été conduite dans leur ville de résidence ou dans la ville proche de leur lieu de résidence. La politique de réduction de la place de la voiture en ville est bien un sujet clivant d’opinion, opposant deux blocs : d’un côté, les habitants des communes rurales, les seniors, les possesseurs d’automobile, les sympathisants de droite et d’extrême droite qui y sont sensiblement plus défavorables que la moyenne ; de l’autre, les habitants de grandes métropoles, les jeunes, les diplômés du supérieur, les personnes ne possédant pas d’automobile et les sympathisants de gauche qui les soutiennent plus largement que la moyenne :
- 55% des Français approuvent la politique de réduction de la place de la voiture (18% « tout à fait » et 37% « plutôt ») dans les grandes métropoles, 45% y étant à l’inverse opposés. L’approbation est la plus forte chez les jeunes (73%), les habitants de l’agglomération parisienne (62%), les diplômés du supérieur (64%), les personnes ne possédant pas d’automobile (69%) et les sympathisants de gauche (72%). L’opposition est la plus consistante chez les retraités (50%), les habitants des communes rurales (49%), les personnes à faible niveau de diplôme (50%), les personnes qui utilisent leur voiture tous les jours (50%) et les sympathisants Rassemblement national (RN) (63%). On relèvera qu’une majorité des sympathisants Les Républicains (LR) (55%) dit approuver la réduction de la place de la voiture dans les grandes métropoles ;
- 57% des Français désapprouvent la mise en place de politiques de réduction de la place de la voiture dans les villes moyennes, 43% y étant à l’inverse favorables. Les jeunes (55%), les personnes sans voiture (57%), les sympathisants Les Écologistes (75%) et du Parti socialiste (53%) sont les seules catégories à soutenir majoritairement ces politiques sur le territoire des villes moyennes ;
- 73% des Français désapprouvent la mise en place de politiques de réduction de la voiture dans les petites villes.
… et là où ils habitent
Au-delà de ces positions de principe par type de taille de ville, les politiques de réduction de la place de la voiture en ville sont majoritairement jugées négativement lorsqu’on les teste à l’échelle de la vie quotidienne des individus. Une forme d’effet Nimby4 (oui sur les objectifs, mais pas à côté de chez moi), lié aux impacts négatifs occasionnés :
- 52% des Français disent avoir constaté des politiques de réduction de la place de la voiture dans la ville dans laquelle ils résident, ou dans laquelle ils se rendent le plus régulièrement. C’est le cas de 40% des habitants des villes de 2000 à 20 000 habitants, de 54% de ceux des villes de 20 000 à 100 000 habitants et de 61% de ceux des villes de plus de 100 000 habitants ;
- parmi eux, une nette majorité (57%) considère cette évolution comme négative. Au sein de ceux qui disent expérimenter ces politiques, les jeunes (64%), les habitants de l’agglomération parisienne (55%) et les sympathisants de gauche (62%) sont les seules catégories à y voir une évolution positive quand les retraités (67%), les utilisateurs quotidiens de la voiture (65%), les habitants des communes rurales (74%) et des communes de 2000 à 20 000 habitants (73%), les sympathisants LR (65%) et RN (69%) sont les plus nombreux à y voir une évolution négative. On notera également que les jugements négatifs l’emportent chez les habitants concernés des communes de 20 000 à 100 000 habitants (53%).
Ces jugements négatifs ont fondamentalement deux ressorts : les désagréments occasionnés dans le quotidien par ces politiques et l’absence de mobilités alternatives à la voiture. Ainsi :
- un tiers des Français disent avoir ressenti un impact négatif de ces politiques sur leur quotidien, 16% ayant ressenti à l’inverse un impact positif et 50% aucun impact. Et un Français sur deux dit déjà avoir renoncé à un déplacement en voiture en raison d’une mesure municipale (35% ayant renoncé plusieurs fois, et 15% une fois), principalement pour des déplacements de loisirs ou liés à un rendez-vous médical ;
- un Français sur deux considère également que, là où il habite, il n’y a pas assez de transports en commun et/ou de pistes cyclables et qu’il est impossible de se passer de voiture. Cette perception est majoritaire en zone rurale (87%), au sein des villes de 2000 à 20 000 habitants (75%) et des villes de 20 000 à 100 000 habitants (53%).
Des maires fidèles aux perceptions des territoires qu’ils représentent
Parce qu’il est représentatif des 36 000 communes en France, dont 88% sont classées comme rurales selon la définition Insee, l’échantillon des 523 maires de l’étude est très majoritairement composé de maires de petites communes5. Près de huit sur dix disent par exemple ne pas avoir engagé sur leur territoire de politiques particulières en matière de place de la voiture. Ces maires ont ainsi des perceptions cohérentes et communes avec l’ensemble des Français (une même approche territorialisée) et une prise en compte lucide de l’opposition que suscitent ces politiques au sein des territoires ruraux et des petites villes :
- sur le principe, les opinions des maires sont globalement similaires à celles des Français : 66% approuvent la réduction de la place de la voiture dans les grandes métropoles, mais 53% la désapprouvent dans les villes moyennes et 73% dans les petites villes ;
- très majoritairement maires de petites communes, ces maires sont parfaitement lucides sur le sentiment de leurs administrés : 82% jugent ainsi que les habitants de leur commune sont plutôt opposés aux politiques de réduction de la place de la voiture en ville et 81% considèrent que la manière dont est posé le sujet dans le débat public ne correspond pas à la réalité et au quotidien de leurs habitants ;
- 95% constatent que sur leur territoire, il est impossible de se passer de voiture, faute d’alternatives ;
- pour ces maires issus majoritairement de petites communes, le sujet est bien moins de réduire les externalités négatives de la voiture au nom de l’écologie que la sécurité routière : 78% déclarent ainsi rencontrer dans leur commune des problèmes de vitesse excessive ou de trafic trop important et 74% avoir pris des mesures de régulation (limitations, chicanes, dos d’âne…) pour réduire ces problèmes.
Écologie ou commerce : les maires comme les Français arbitrent en faveur de l’attractivité des centres-villes
Si les politiques de réduction de la place de la voiture en ville paraissent atteindre des objectifs louables, cette ambition reste majoritairement reléguée derrière celle de l’attractivité des centres-villes. Alors que ce sujet prend de l’ampleur dans le débat public (la presse se faisant de plus en plus largement l’écho des problèmes de vacance commerciale6) et pourrait être un des enjeux saillants des prochaines municipales dans de nombreuses communes, entre écologie et commerce, les maires comme les Français tranchent en faveur du commerce :
- 60% des Français considèrent ainsi que « réduire la place de la voiture en ville est « une erreur car cela met en difficulté les commerces des centres-villes » alors que 40% jugent à l’inverse que « réduire la place de la voiture est nécessaire pour lutter contre la pollution de l’air », quelles qu’en soient les conséquences. Les jeunes (60%), les personnes ne possédant pas de voiture (59%) et les sympathisants de gauche (59%) sont les seules catégories à majoritairement faire prévaloir l’argument écologique sur celui de l’attractivité des centres-villes L’argument de l’attractivité commerciale l’emporte dans tous les types de territoires, décroissant de manière linéaire avec la taille de la commune : 70% dans les communes rurales, 65% dans les communes entre 2000 et 20 000 habitants, 56% dans celles entre 20 000 et 100 000 habitants, 59% dans celles de plus de 100 000 habitants et 52% dans l’agglomération parisienne ;
- 68% des maires jugent que réduire la place de la voiture en ville est dangereux pour l’attractivité des centres-villes, 32% considérant à l’opposé que c’est une nécessité au nom de l’écologie. Un tiers dit avoir constaté dans les villes de son territoire des problèmes de vacance ou de faillite commerciales liés à des politiques de réduction de la place de la voiture en ville.
Les « gueux », une majorité des Français ?
Dans sa contestation des ZFE, le mouvement des « gueux » a largement dénoncé l’exclusion des classes populaires des villes centres et leur relégation en périphérie. Ce sentiment n’est pas majoritaire dans l’opinion, mais n’en demeure pas moins prégnant :
- 42% des Français disent parfois se sentir « exclus » des centres des villes de la région où ils résident en raison des politiques municipales de réduction de l’accès en voiture. Ce sentiment est le plus fortement ressenti chez les habitants des zones rurales (50%) et les sympathisants RN (50%) ;
- les maires, eux, se font encore plus largement l’écho des habitants des petites communes : 72% d’entre eux estiment que, sur leur territoire, les habitants peuvent se sentir exclus de l’accès aux centres des villes proches en raison des politiques municipales conduites en matière de réduction de la place de la voiture.
Maires et Français s’accordent sur l’idée que ces politiques sont génératrices de tensions au sein de l’espace public : 78% des Français et 57% des maires disent avoir déjà ressenti au sein de l’espace public des tensions entre les automobilistes et les usagers d’autres modes de transport.
Oui aux politiques « positives », non aux politiques « punitives », plus de concertation et moins de dogmatisme
Les Français plébiscitent les mesures d’accompagnement au renoncement à la voiture et d’apaisement de l’espace public en ville (y compris les limitations de vitesse), mais s’opposent largement à toutes les mesures de restriction du stationnement. Dit autrement, c’est bien sur ce sujet que pourrait se focaliser le débat des prochaines élections municipales dans de nombreuses communes. 70% des Français et 63% des maires considèrent que la voiture sera un enjeu « important » des prochaines élections municipales. Plus largement, les Français souscrivent aux mesures incitatives, mais résistent aux mesures punitives ou trop stigmatisantes :
- plus des trois quarts des Français se disent favorables à la mise en place de parkings relais dans les villes, à la piétonnisation de certaines rues ou places, à la création de voies réservées aux bus et tramways, au développement des pistes cyclables et à la mise en place de « rues scolaires » devant les écoles ;
- une majorité absolue soutient la mise en place de radars de contrôle de la vitesse dans les centres-villes (59%) et la limitation à 30 km/h dans les rues des villes (56%) ;
- à l’opposé, une majorité absolue se dit défavorable aux ZFE (54%), à la vidéo-verbalisation (54%), à la réduction de la voirie consacrée à l’automobile (58%) et, plus largement encore, à la réduction des places de stationnement (75%) et à la hausse du coût du stationnement (82%). Plus de six habitants sur dix des communes rurales et de moins de 20 000 habitants se disent hostiles aux ZFE ;
- les maires interrogés partagent la même hiérarchie d’approbation que l’ensemble des Français. 87% d’entre eux se disent, par exemple, favorables au développement de pistes cyclables, mais 65% opposés aux ZFE.
En conclusion, des mesures d’accompagnement plutôt que des mesures de contraintes, et plus de concertation plutôt qu’une application dogmatique : telles sont au fond les conditions de renforcement de l’acceptabilité des politiques de réduction de la place de la voiture en ville. 69% des Français considèrent que les élus locaux ne sont pas suffisamment à l’écoute des habitants lorsqu’ils prennent des décisions concernant la réduction de place de la voiture en ville. Et 47% estiment qu’il faut poursuivre ces politiques de réduction, mais avec plus de concertation, 11% considérant qu’il faut les poursuivre sans condition, et 42% qu’il faut les ralentir ou les arrêter.