Un été comme celui de 2003 pourrait ne plus être exceptionnel à l’horizon 2050. En partenariat avec Callendar, Novethic publie en exclusivité le classement des dix communes françaises les plus exposées à une canicule d’une sévérité comparable. Si la présence de villes du sud comme Nice ou Toulouse n’étonne guère, celle de Nantes ou Rennes révèle une évolution plus large du risque climatique sur l’ensemble du territoire.
C’était il y a plus de vingt ans. À l’été 2003, la France découvrait brutalement sa vulnérabilité face à la chaleur. Des températures dépassant les 40°C dans plusieurs régions, des nuits étouffantes sans répit, des hôpitaux sous tension et près de 15 000 décès supplémentaires recensés selon Santé publique France. Longtemps considéré comme un événement exceptionnel, cet épisode est resté gravé comme un traumatisme climatique. Deux décennies plus tard, les projections scientifiques invitent à le regarder autrement.
Alors que l’adaptation climatique peine encore à s’imposer comme un enjeu central des prochaines élections municipales, Novethic, en partenariat avec Callendar, publie en exclusivité le classement des dix communes françaises de plus de 5 000 habitants les plus exposées, à l’horizon 2050, à une canicule d’une sévérité comparable à celle de 2003.
Quelles sont les villes les plus concernées ? Sans surprise, Nice et Montpellier arrivent en tête. La probabilité qu’une canicule d’une sévérité au moins équivalente à celle de 2003 s’y produise est estimée à environ 55% par an à l’horizon 2050. Toulouse complète le trio de tête. "La probabilité de canicule y est sensiblement plus faible (33% par an), mais compensée par une population exposée beaucoup plus importante", explique Callendar.
L'acculturation des villes peu habituées à la chaleur
Si le trio de tête est attendu, la présence de Strasbourg, Nantes et Rennes en quatrième, cinquième et sixième position peut étonner. Comment l'expliquer ? "Les vagues de chaleur futures sont comparées à celles historiquement observées dans chaque la localité, pour mettre en avant l'évolution de la sévérité de ces évènements. Il est possible qu'à Nantes par exemple, les vagues de chaleurs deviennent plus sévères plus rapidement en comparaison de villes qui connaissent des vagues de chaleur historiquement sévères", explique à Novethic Samy Kraiem, lead climate scientist chez Callendar. "L'indicateur utilisé pour le classement comprend une pondération par le nombre d'habitants de la ville, ce qui fait que les villes peuplées remontent dans le classement puisque le nombre de personnes exposées augmente. A savoir que pour les vagues de chaleurs, les populations vulnérables sont principalement les personnes malades, très jeunes ou âgées", conclut-il.
En d'autres termes, ce classement ne mesure pas les températures moyennes ni le nombre de jours dépassant 35°C. Il repose sur un autre indicateur : le nombre moyen d’habitants exposés chaque année, en 2050, à un événement aussi sévère que la canicule de 2003, dans un climat correspondant à un réchauffement mondial de +2°C. La probabilité annuelle d’un tel épisode est calculée pour chaque commune selon une méthodologie issue des travaux de Météo-France, puis multipliée par la population actuelle. Pour Philippe Clergeau, professeur émérite au Muséum national d'Histoire naturelle et consultant en urbanisme écologique, cette évolution traduit un décalage entre le climat passé et celui qui s’installe. "C’est surprenant de voir Rennes ou Nantes dans les dix premières, déclare-t-il. Ce qui est certain, c’est que l’écart thermique sera beaucoup plus brutal dans ces villes habituées à des climats modérés." Autrement dit, la vulnérabilité ne dépend pas seulement du thermomètre, mais aussi de l’acclimatation des territoires et des infrastructures.
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Une acculturation des villes peu habituées à la chaleur que constate Cécile Gruber, directrice des transitions et de la communication à l’Agence parisienne du climat qui a développé la plateforme Adaptaville. Selon elle, les collectivités situées au nord de la Loire doivent encore intégrer certains réflexes face à la chaleur. "Dans les territoires du bassin méditerranéen, fermer les volets, limiter l’ouverture des fenêtres en journée ou installer des protections solaires extérieures sont des pratiques culturelles liées au climat. Dans beaucoup de villes du nord, ces réflexes ne sont pas encore intégrés", explique-t-elle. Dans les bâtiments publics, et notamment dans les écoles, ces habitudes peuvent même produire l’effet inverse de celui recherché. "Quand on fait le bilan avec les établissements scolaires, on constate que les fenêtres sont souvent ouvertes en pleine journée parce que les enseignants pensent qu’il fait plus frais. En réalité, on fait entrer l’air chaud. Toute cette culture du confort d’été est encore à construire."
Un enjeu sanitaire
La question centrale devient alors celle de l’adaptation. Les villes françaises sont-elles prêtes à faire face à des canicules qui pourraient devenir quasi annuelles dans certaines métropoles ? Philippe Clergeau se montre prudent : "on reste sur des approches encore limitées. Il faut végétaliser beaucoup plus que ce qu’on fait aujourd’hui et repenser l’aménagement urbain". Il insiste notamment sur la nécessité de désimperméabiliser les sols et de limiter les surfaces minérales, responsables d’îlots de chaleur urbains où les températures peuvent dépasser 50 à 60°C en plein été.
Mais sur le terrain, l’enjeu dépasse souvent la seule technique. Selon Cécile Gruber, les collectivités sont très demandeuses d’accompagnement pour agir concrètement. "Les villes ont envie d’avancer et elles sont très mobilisées sur ces sujets. Mais on voit souvent qu’il y a une seule personne qui porte ces questions dans l’administration, souvent au sein des services développement durable, avec un portefeuille très large. Sans portage politique fort et sans coordination entre les services, les projets ont plus de mal à aboutir."
L’enjeu est aussi sanitaire. Depuis le traumatisme de 2003, un plan national canicule a été mis en place. Mais les projections climatiques montrent que l’intensification des épisodes extrêmes pourrait mettre sous tension les systèmes de santé et les services municipaux, en particulier dans les villes denses. "Ce qui était considéré comme une anomalie climatique historique en 2003 est en passe de devenir un risque récurrent, voire une norme pour la décennie 2050. Avec une trajectoire de réchauffement mondial de 2°C, nous ne parlons plus de scénarios du pire, mais d’une réalité estivale à laquelle nos territoires doivent s’adapter", prévient Samy Kraiem, climatologue chez Callendar. ■